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Georges-Henri Soutou: L’ historiographie récente de la Guerre Froide. Entre révisionnisme et nouvelles recherches

Georges-Henri Soutou

L’ historiographie récente de la Guerre Froide. Entre révisionnisme

et nouvelles recherches

 

L’étude de la Guerre froide est en train de connaître une profonde évolution: d’une part bien sûr l’histoire des Relations internationales s’approprie de plus en plus le sujet, avec l’ouverture de nouvelles archives, à l’Est mais aussi à l’Ouest. Mais en outre la Guerre froide n’est plus le seul domaine des historiens des Relations internationales: les spécialistes de la politique intérieure des différents pays concernés s’y intéressent de plus en plus, par exemple dans les cas particulièrement significatifs de la France et de l’Italie, où la présence de forts partis communistes a fait de la Guerre froide aussi une affaire de politique intérieure.[1] Ou encore aux Etats-Unis, où la Guerre froide a généré un état d’esprit que certains considèrent comme une idéologie structurante, celle du National Security State.[2] Autre domaine bien mis en évidence désormais, comme on va le voir: la dimension culturelle de la Guerre froide (que l’on concevra comme une problématique “culture et Guerre froide”, pas comme la “culture de Guerre froide”, concept différent et tout à fait contestable).

Même les théories des sciences politiques sont concernées désormais. Une bonne mise au point nous est fournie par le livre d’Odd Arne Westad, Reviewing the Cold War. Approaches, Interpretations, Theory (2005). Le but de ce ouvrage est de réconcilier l’approche historique (à partir des archives, des schémas d’explication réalistes et positivistes) et celle des politologues spécialistes des relations internationales (théories des relations internationales, théorie des jeux, considérations sur la dissuasion, l’équilibre de la terreur, la nature du système international).

Un bon exemple des rapports réciproques entre les différentes disciplines nous est donné par la crise des missiles soviétiques à Cuba en 1962: la première étude de fond a été politologique; en 1971 Graham T. Allison (Essence of Decision: Explaining the Cuban Missile Crisis) publia un ouvrage fameux, qui ouvrit la voie à l’étude des crises, à partir d’une approche théorique.[3] Puis l’ouverture des archives permit une étude proprement historique.[4] Mais même ces études historiques ne répondaient pas à tout, et en particulier ne permettaient pas de résoudre complètement le problème des motivations ultimes de Khrouchtchev dans cette aventure, car le système soviétique rendait certains aspects du processus de décision de Moscou obscurs, même quand on a accès aux archives. D’où la nécessité de poser constamment aux historiens des questions en termes d’évolution du système soviétique et du système international, dans un aller-retour permanent entre les différentes disciplines. Les sciences politiques fournissent souvent des hypothèses, que les historiens peuvent ensuite tenter de valider ou d’invalider. Mais l’opacité du système soviétique et la complexité de la Guerre froide commandent cet aller-retour.

Le blocus de Cuba.

D’autre part la nature de la Guerre froide (conflit à la fois entre Etats, mais aussi entre idéologies et entre mouvements politiques transnationaux) fait que celle-ci échappe aux catégories classiques des relations internationales. Il faut faire intervenir à la fois l’approche réaliste (qui considère les Etats comme les acteurs essentiels du jeu international) et les approches post-nationales, qui mettent l’accent sur l’aspect idéologique et les solidarités transnationales liés à la Guerre froide. Là aussi, la collaboration avec les sciences politiques ouvre de larges perspectives. Là aussi, constamment les thèses que l’on croyait établies sont revisitées, soit à partir de nouvelles archives, soit à partir de nouvelles interrogations. Révision et réaffirmation des thèses en présence se suivent et s’entremêlent constamment.

Où trouver les débats, les pistes nouvelles? On suivra avec attention le Journal of Cold War Studies (Harvard UP), la revue Cold War History (éditée par la London School of Economics) et le Cold War History Project du Woodrow Wilson Center à Washington (avec un Bulletin et de nombreuses études en ligne).    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I) La problématique générale du révisionnisme et son évolution.

Le “révisionnisme” historique a acquis ses lettres de noblesse aux Etats-Unis après la première guerre mondiale: il s’agissait de remettre en cause la thèse officielle sur les raisons de l’intervention américaine en 1917. A la suite du rapport de la Commission Nye du Congrès en 1935, beaucoup étaient parvenus à la conclusion que Washington n’était pas entré en guerre pour défendre la Démocratie et le Droit face à l’Allemagne impériale, mais plus prosaïquement pour défendre les intérêts de Wall Street, lourdement engagée du côté des Anglais et des Français et qui craignait, en cas de défaite de ceux-ci, de ne pas revoir son argent. Ce révisionnisme (à ne pas confondre avec ce que l’on appelle couramment “révisionnisme” en France, c’est-à-dire la mise en doute des crimes nazis durant la deuxième guerre mondiale) est donc, dès l’origine, “critique”, et “à gauche”. Il est réapparu à la fin des années 50 et surtout dans les annés 60 et 70 (dans le contexte de la Guerre du Vietnam et des déchirements qu’elle a suscités aux Etats-Unis) à propos des responsabilités des uns et des autres dans le déclenchement de la Guerre froide.[5] Ce courant historiographique contesta la thèse officielle selon laquelle c’était Moscou qui avait pris l’initiative de la Guerre froide, et imputa au contraire les responsabilités du déclenchement de celle-ci aux Etats-Unis, qui auraient en fait poursuivi, sous couvert de défense du Monde libre, des objectifs expansionnistes à base d’impérialisme économique.. En outre ce courant dénonça la droitisation de la vie politique américaine à la fin des années 40, l’émergence, sous couvert de résistance face à l’URSS, d’un National Security State remettant en cause les libertés, et la chasse aux sorcières auxquels certains, comme le sénateur MacCarthy, auraient poussé, sous prétexte de lutter contre l’espionnage soviétique, mais en fait par anti-communisme et dans un objectif de répression politique et sociale.[6]

Dès les années 1980, et encore plus après la fin de la Guerre froide, avec l’ouverture des archives des pays de l’Est, les thèses révisionnistes avaient beaucoup perdu de leur crédibilité. Un ancien révisionniste modéré, John Gaddis, trouvait son chemin de Damas dans un livre fameux (We Now Know. Rethinking Cold War History. Oxford, Clarendon Press, 1997) et affirmait désormais l’écrasante responsabilité de Moscou dans la Guerre froide. Mais depuis peu le révisionnisme repart.

John Lewis Gaddis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Certes, les arguments des années 60, inspirés par des thèses quasi marxistes sur l’impérialisme économique du capitalisme américain et la volonté de conquérir les marchés ne font plus guère recette. La nouvelle approche révisionniste est plus subtile, se concentre sur des arguments politiques: les Etats-Unis auraient déclenché dès 1948 une véritable offensive politique, par la propagande et la subversion, contre l’URSS et les satellites, afin de mettre à bas la présence soviétique en Europe orientale, et pour finir le système soviétique en URSS même. Certes, des projets de ce genre ont effectivement existé, mais ils sont restés à un niveau beaucoup plus secondaire du processus de décision américain que certains ne le pensent, et toutes les opérations de déstabilisation menées contre l’URSS et les Démocraties populaires ont été tout de suite pénétrées et se sont terminées par des échecs retentissants (Tim Weiner, Legacy of Ashes. The History of the CIA, Doubleday, 2007). La CIA a réussi des opérations d’influence ou de déstabilisation en Europe occidentale et dans le Tiers Monde, mais jamais sérieusement face au Bloc soviétique.

Le nouveau révisionnisme insiste d’autre part sur l’approche culturelle: les Etats-Unis auraient cherché, par leur propagande et par leurs efforts de pénétration, à imposer leurs valeurs, leur “logiciel”. De nouveau les responsabilités des Etats-Unis passent au premier plan dans l’historiographie, tandis que l’on évoque de nouveau beaucoup moins celles de l’URSS, dont d’ailleurs les archives se referment de plus en plus depuis quelques années (alors que toutes les études précises récentes, à partir des archives, à propos des problèmes nucléaires, des crises de Berlin et de Cuba, de la Guerre des Six jours, confirment l’engagement offensif de l’URSS).[7]

Dans cette nouvelle controverse, le dernier livre de John Lewis Gaddis, The Cold War (2005), qui affirme les responsabilités soviétiques, a été très attaqué.[8] Et mon livre sur la Guerre froide (La Guerre de Cinquante Ans. Les relations Est-Ouest 1943-1990, Paris, Fayard, 2001) n’a pas plu à 100 % à tous les collègues…[9]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais au fond on se rend compte désormais que la vraie révision de l’histoire de la Guerre froide, c’est de comprendre que pour les Etats-Unis celle-ci n’a été qu’une parenthèse: en 1945 leur projet c’était l’ONU et un monde tout entier ouvert aux valeurs et aux intérêts américains, ce n’était pas la division du monde l’Alliance atlantique. Quand ils ont dû, en 1947, admettre la réalité de la Guerre, ils s’y sont résignés, mais pour eux, dès le départ, elle ne serait que provisoire, le temps que l’URSS comprenne qu’elle ne pouvait pas la gagner et qu’elle soit obligée d’évoluer dans un sens plus compatible avec les valeurs du monde occidental. En 1947, George Kennan, le premier architecte de cette politique d’endiguement (dont le but était d’empêcher l’URSS de progresser et de gagner du temps jusqu’à sa transformation inévitable) estimait le délai nécessaire à une quinzaine d’années. C’était encore la conviction de John Foster Dulles (thèse en cours de publication de François David sur John Foster Dulles et la France) et du président Eisenhower. Dans les années 70, on devint plus pessimiste, ou plus résigné à la permanence du système soviétique. Mais Reagan renoua avec la certitude que le conflit Est-Ouest ne serait qu’une gêne provisoire, il était persuadé que les Etats-Unis l’emporteraient assez vite, et il se projetait déjà au-delà de la Guerre froide, en préparant en fait le monde d’après, celui que nous connaissons, celui de la mondialisation.[10]

Il est évident que cette vision qui relativise la place de la Guerre froide dans la vie et la politique des Etats-Unis après 1945, et qui souligne la continuité de leur vision à long terme, peut aussi être interprétée dans le sens de la permanence de leur projet impérial dirons les uns, de leur projet universaliste dirons les autres…

II) Nouvelles approches.

On constate depuis quelques années l’apparition de nouveaux courants, de nouvelles pistes de recherche, de nouvelles approches méthodologiques. Souvent passionnantes, ces nouvelles recherches retombent parfois cependant dans les travers “sociologiques” des années 60, qui sous prétexte d’étudier les régimes communistes avec les mêmes instruments que les régimes occidentaux finissaient par oublier la spécificité des sociétés et des organisations de ces pays.

Un axe particulièrement riche s’est révélé être celui du poids des considérations locales, c’est-à-dire des différentes Républiques, dans la politique extérieure soviétique. Par exemple l’offensive de Staline vers l’Iran en 1945-1946 ne s’explique pas complètement si on ne tient pas compte des problèmes des Républiques caucasiennes et des positions spécifiques de leurs dirigeants dans le système soviétique.[11] De même pour les relations tendues avec la Finlande en 1945-1948: on ne les comprend pas si on oublie le rôle personnel de Jdanov, idéologue en chef, “patron” de Léningrad, et pour cette raison chargé par Staline du dossier finlandais. Les archives locales montrent souvent une certaine autonomie de la périphérie, ou du moins qu’il existe des impulsions locales, que le Centre peut entériner.[12]

Une autre veine intéressante est le développement des études sur les partis communistes italien et français dans le contexte international, et pas seulement dans une sorte de capsule de politique intérieure détachée des grands courants internationaux de l’époque: la mise en lumière du lien étroit, consubstantiel, pour ces partis, entre politique intérieure, idéologie et politique extérieure a été une avancée considérable faisant sauter les anciennes barrières disciplinaires.[13]

Un autre axe essentiel a été la mise en lumière du rôle spécifique des pays des deux Europe, de l’Ouest mais aussi de l’Est, dans la Guerre froide. On constate de fortes nuances entre les pays d’Europe occidentale, qui n’est nullement figée dans un quelconque bloc atlantique. De nombreux travaux ont mis en valeur par exemple (outre la France et la Grande-Bretagen auxquelles tout le monde pense bien sûr en priorité) l’Italie[14] ou la Belgique, dont le rôle propre est trop souvent sous-estimé.[15] Certes, dans le cas de l’Europe de l’Est on ne peut parler d’une indépendance par rapport à Moscou comparable à celle des pays d’Europe de l’Ouest vis-à-vis de Washington, et il faut éviter la symétrie des fausses fenêtres. Néanmoins, on voit leurs divergences, que ne recouvre pas complètement, loin de là, l’idéologie commune. C’est ainsi que jamais la Pologne et la RDA “socialistes” ne purent s’entendre réellement, le poids du passé étant trop lourd, et Varsovie donnant finalement, à partir de 1969, la priorité à ses rapports avec la RFA, dans le cadre de l’Ostpolitik, Bonn étant à ses yeux la seule à pouvoir apporter des garanties à long terme à propos defrontières.[16] De même entre la Hongrie et la Roumanie.[17]

Pour toutes ces questions, on lira les volumes consacrés par un groupe international d’historiens (constitué en 1996) aux rapports spécifiques entre les deux Europe dans la Guerre froide. En effet, répétons-le, l’Europe de l’Ouest évidemment, mais même l’Europe de l’Est n’ont pas été des spectateurs purement passifs dans ce que l’on considère trop souvent comme ayant été avant tout, voire uniquement, un affrontement américano-soviétique. Lire donc: The Failure of Peace in Europe, 1943-1948, Antonio Varsori et Elena Calandri éds., Londres, Palgrave, 2002; Saki Dockrill, Robert Frank, Georges-Henri Soutou et Antonio Varsori, éds., L’Europe de l’Est et de l’Ouest dans la Guerre froide 1948-1953, Paris, PUPS, 2002; Wilfried Loth éd., Europe, Cold War and Coexistence, 1953-1965, Londres, Frank Cass; Wilfried Loth et Georges-Henri Soutou, éds., The Making of Détente. Eastern and Western Europe in the Cold War, 1965-1975, Londres, Routledge, 2008; le dernier volume, sur la période 1975-1990, est en préparation.

Autre question actuellement très explorée: la politique de l’URSS envers l’Europe. Quand paraît dans le débat, à partir de 1948-1950, la notion moderne de construction européenne, ce concept n’entre pas dans les cadres idéologiques du régime soviétique et est considéré comme un alibi, ou tout au plus comme une superstructure du capitalisme. Après 1945 en effet, la construction européenne est vue à Moscou, jusqu’au milieu des années 1980, comme un simple instrument de l’impérialisme américain. A côté de ça, l’URSS doit bien tenir compte de l’Europe, même si c’est de manière très manipulatrice et dialectique (cf. Vladislav Zubok and Constantine Pleshakov, Inside the Kremlin’s Cold War, Harvard UP, 1996; Vojtech Mastny, The Cold War and Soviet Insecurity. The Stalin Years, Oxford UP, 1996). Il y a donc bien eu une politique européenne de l’URSS (Marie-Pierre Rey, Le dilemme russe. La Russie et l’Europe occidentale d’Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002; cf. également le dernier volume de la série d’ouvrages publiés aux PUPS de Paris IV sur les relations entre l’URSS et l’Europe depuis les années 1920: Emilia Robin Hivert et Georges-Henri Soutou (dir.), L’URSS et l’Europe de 19141 à 1957, Paris, PUPS, mars 2008).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’affaire est d’autant plus compliquée que dès la mort de Staline Moscou a remis au premier plan la thématique européenne, revendiquant fermement l’appartenance européenne de l’URSS. Sur le plan politique, c’est le thème de la “sécurité en Europe” qui prend alors la première place. Il s’agissait essentiellement d’un instrument idéologique et diplomatique pour introduire un coin entre l’Europe occidentale et les Etats-Unis, en conviant les Européens de l’Ouest à conclure avec Moscou des accords de sécurité, bien sûr en dehors de l’Alliance atlantique. Mais la recherche récente met également en valeur que cette politique était aussi conçue comme un modèle européen possible (Marie-Pierre Rey, “L’URSS et la sécurité européenne 1953-1956”, Communisme, no 49-50, 1997). Le thème de la sécurité en Europe a rencontré un incontestable écho, y compris en Occident, en particulier en France, mais aussi en RFA, en Grande-Bretagne et même aux Etats-Unis: cf. Pierre Mendès France et le rôle de la France dans le Monde, René Girault éd., Presses Universitaires de Grenoble, 1991 (Mendès-France, comme George Kennan et les travaillistes britanniques en 1957, souhaitaient dépasser la Guerre froide par la mise en place d’un nouveau système de sécurité en Europe). Le thème de la sécurité en Europe, sous ses différentes facettes, occupe beaucoup ma recherche actuelle sur la Guerre froide, on va y revenir.

Autre domaine porteur depuis quelques années: culture et Guerre froide, c’est-à-dire le problème des rapports, des oppositions ou parfois des influences culturelles d’un bloc à l’autre. Question complexe: la culture au sens de culture n’est pas différente entre l’Est et l’Ouest. On n’est pas à l’Est dans l’univers de Confucius mais dans celui de la culture “occidentale”. D’autre part bien des débats culturels de la Guerre froide, qui opposent les deux camps, sont aussi présents au sein du monde “libre”, comme l’est le communisme lui-même. La radicale différence entre l’Est et l’Ouest n’exclut cependant pas les rapports culturels, même ambigus, voire même une sorte de fascination réciproque. On verra Yale Richmond, Cultural Exchange and the Cold War, Penn State UP, 2003, et Jean-François Sirinelli et Georges-Henri Soutou (dir), Culture et Guerre froide, PUPS,  2008.

Autre axe encore: l’étude de la propagande et de ce que l’on pourrait appeler la “guerre politique”. On est là au coeur de la Guerre froide, qui fut de nature essentiellement politique. On l’a vu pour les Occidentaux, même si des démocraties libérales pluralistes éprouvent des difficultés à mener une guerre politique, qui ne correspond pas vraiment à leur type d’organisation.[18] En revanche les Soviétiques étaient beaucoup plus à leur affaire dans ce domaine qui relevait essentiellement du Département international du Comité central: on lira Andreï Kozovoï, Par-delà le mur. La culture de guerre froide soviétique entre deux détentes, Complexe, 2009, sur la propagande soviétique à propos des Etats-Unis (sur la base d’archives passionnantes).

L’ouverture d’archives “sensibles” a permis de commencer à étudier les plans de guerre, y compris nucléaires, des camps en présence. C’est particulièrement important pour la Guerre froide, étroitement liée dans la chronologie et dans la problématique à l’ère nucléaire. On se rend compte d’ailleurs que la dissuasion nucléaire n’excluait pas certaines hypothèses d’emploi, en particulier pour les Soviétiques, pour lesquels seule une capacité d’emploi crédible de l’arme nucléaire, avec comme objectif une véritable victoire sur l’adversaire, pouvait assurer la crédibilité de la dissuasion. Les Occidentaux raisonnaient davantage en termes de capacité de destruction mutuelle assurée, le concept de victoire à l’ère nucléaire étant pour eux dépourvu de sens, tout au moins dans leur politique déclaratoire – la réalité des plans américains en vue d’une guerre éventuelle était sans doute plus complexe.

On est là tout au début des recherches. Signalons un ouvrage essentiel, War Plans and Alliances in the Cold War. Threat Perceptions in the East and West, édité par Vojtech Mastny, Sven G. Holtsmark et Andreas Wenger, Londres, Routledge, 2006. War Plans and Alliances in the Cold War est un ouvrage collectif qui ouvre des perspectives nouvelles et essentielles sur les aspects stratégiques et nucléaires de la Guerre froide. Son grand apport repose sur l’ouverture des archives des anciennes Démocraties populaires (ce qui permet de contourner les archives russes de l’ère soviétique, encore peu accessibles). En les auteurs ont pu exhumer toute une série d’exercices organisés par le Pacte de Varsovie, et même un plan de guerre proprement dit, celui de la Tchécoslovaquie en 1964.L’ouvrage se concentre sur le théâtre européen, il ne parle que fort peu de l’affrontement bilatéral américano-soviétique en dehors de l’Europe. L’une des grandes qualités du livre est d’établir un rapport constant entre la stratégie, les relations internationales, l’organisation des alliances, en particulier le Pacte de Varsovie, et l’évolution interne particulière des pays de l’Est, avec un processus de décision toujours profondément marqué par l’idéologie, y compris et même surtout chez les responsables militaires.

L’un des grands apports méthodologiques du travail est de réévaluer l’importance des forces conventionnelles dans les stratégies du temps de la Guerre froide, parfois négligée au profit du nucléaire. L’une des principales conclusions, qui n’intéresse pas que les historiens, est que ce n’est pas, contrairement à une idée reçue, l’arme nucléaire qui a permis de maintenir la Guerre froide à ce niveau. Ce qui a permis de contenir la Guerre froide, du côté occidental, ça a été les efforts faits dans le domaine des armes conventionnelles ainsi qu’une pratique intelligente du dialogue nucléaire avec Moscou par l’Ouest.

En effet on voit maintenant évoluer la stratégie soviétique de l’intérieur, même si on n’a encore que peu d’accès aux archives de Moscou, grâce à celles des Démocraties populaires. Avant la guerre de Corée Staline est probablement dans une position militaire défensive, beaucoup plus qu’on ne l’imaginait en Occident. Mais en 1951 il pense que l’enlisement des Américains en Asie pourrait permettre de remporter de grands succès en Europe et ordonne un renforcement considérable des armées des Démocraties populaires. On avait certaines indications sur de possibles déclarations de Staline dans ce sens devant les dirigeants d’Europe orientale réunis avec lui en janvier 1951, mais ce n’étaient que des indications, on dispose maintenant du compte rendu de leur rencontre.

Après des hésitations consécutives à la mort de Staline, c’est la crise de Berlin à partir de 1958 qui fait basculer l’URSS de façon décisive dans une stratégie nucléaire d’emploi massif (cette crise apparaît en fait comme plus dangereuse que celle de Cuba). L’exercice Bouriane en 1961, qui est en fait la préparation d’une guerre possible au cas où les Occidentaux réagiraient à la signature unilatérale d’un traité de paix avec la RDA, repose sur l’emploi en grand du nucléaire. Il est confirmé par le plan de guerre effectif adopté par la Tchécoslovaquie en 1964 (bien sûr sur les indications de Moscou) qui prévoit que l’armée tchèque s’ouvrirait la voie avec des dizaines de frappes nucléaires tactiques jusqu’à Lyon (l’armée de la RDA, elle, avait en charge la prise de Paris). La posture resta toujours nucléaire jusqu’à Gorbatchev, malgré des supputations occidentales imaginant un passage à la possibilité d’une guerre non-nucléaire à partir du milieu des années 60. Mais une étude détaillée montre que les Soviétiques n’ont jamais vraiment résolu les problèmes insurmontables que pose un combat nucléaire, et que leurs plans et exercices ne conservaient leur cohérence que grâce à des hypothèses a priori, hasardeuses.

Le président des États-Unis J. F. Kennedy en visite à Berlin le 26 juin 1963

La recherche se heurte cependant toujours à certaines limites. Certes, les aspects politico-militaires ne sont pas négligés dans l’ouvrage War Plans and Alliances in the Cold War, en particulier on a de très précieuses indications concernant Brejnev et sa politique de Détente. Néanmoins, faute d’accès aux archives les plus confidentielles, le livre ne peut pas aller très loin vers le sommet du processus de décision politico-stratégique à Moscou: quel rôle les dirigeants assignaient-ils réellement aux forces armées dans leur stratégie globale? Leur posture était-elle uniquement défensive, ou bien, comme cela était encore la thèse officielle du temps de Staline, “la guerre était-elle inévitable” et conduirait-elle fatalement à la victoire du communisme, comme on l’entendit parfois insinuer à Moscou entre la fin des années 70 et le début des années 80?

Tout nouveau champ d’exploration: les aspects et enjeux économiques de la Guerre froide. On s’intéresse en particulier au COCOM, l’organisme occidental qui réglementait les exportations sensibles vers l’Est (programme international dirigé par le Prof. Luciano Segreto, de Florence). On s’intéresse également à la compétition dont on commence à se rendre compte entre les deux camps à propos des matières premières du Tiers monde dans le contexte de la décolonisation: l’URSS est très consciente de la dépendance de l’Europe occidentale envers le pétrole du Moyen-Orient, et c’est l’un des motifs de sa politique active dans la région à partir de 1955, et Eisenhower et ses successeurs sont très attentifs au problème. L’un de leurs axes, aussi bien dans leur stratégie face à l’URSS que dans leurs programmes d’aide aux pays sous-développés, sera de tout faire pour conserver l’accès aux matières premières du Tiers monde.

On note également, à l’instar de ce qui s’est fait depuis les années 1990 pour la Première guerre mondiale, l’apparition du thème de la « Guerre froide d’en bas », non pas du point de vue des dirigeants et responsables, mais du point de vue des combattants et des populations dans leur ensemble. Un ouvrage pionnier dans ce domaine : Philippe Buton, Olivier Büttner et Michel Hastings, La Guerre froide vue d’en bas, Paris, CNRS Editions, 2014. On pourra se montrer réservé : la Guerre froide n’a pas impliqué les individus au même point que la Grande guerre, et de loin. En revanche l’opposition entre les communistes et leurs alliés d’une part, et leurs adversaires

de l’autre, a eu une importance considérable dans certains pays, comme la France et l’Italie, sans cependant que les intéressés la relient forcément à la Guerre froide, plutôt qu’à une classique opposition Droite-Gauche. Ceci dit, à certains moments de grandes crises à l’Est, comme en 1956 à Budapest, 1968 à Prague, 1980 en Pologne, politique intérieure et politique extérieure se sont rejointes, avec un intérêt et une implication considérables de larges secteurs des opinions publiques.[19]

On a d’autre part ces derniers temps porté davantage l’attention sur la “périphérie” de la Guerre froide, sur le Tiers monde, qui a été au moins autant concerné que l’Europe. La Guerre froide y a été souvent en fait très chaude (que l’on pense à la Corée, à l’Indochine) et beaucoup plus sanglante qu’en Europe. La Guerre froide a contribué à accélérer la décolonisation, elle a beaucoup contribué à influencer les idéologies et les régimes des nouveaux Etats indépendants (soit qu’ils appartiennent à la mouvance soviétique, soit qu’ils aient réagi contre elle vigoureusement).[20]

Et enfin on s’intéresse depuis peu aux perspectives de dépassement de la Guerre froide que pouvaient envisager les contemporains. Les Américains, on l’a vu, pensèrent dès le début que la Guerre froide ne serait qu’un parenthèse. A partir de la rupture Tito-Staline de 1948, Washington imagina que le développement d’un communisme “national” (outre la Yougoslavie, les Etats-Unis pensèrent tout de suite à la Chine de Mao) pourrait être un moyen de réduire la puissance soviétique. Par la suite certains responsables américains (comme Sonnenfeldt, adjoint de Kissinger, en 1976) évoquèrent la possibilité d’un processus de “finlandisation” en Europe orientale: celle-ci resterait liée à l’URSS sur le plan stratégique, mais retrouverait sa liberté intérieure (un peu selon le modèle finlandais). Les Français pour leur part envisageaient plutôt des processus de “convergence”, par rapprochement des modèles économiques et sociaux des sociétés industrielles, qu’elle soient de l’Est ou de l’Ouest.[21]

C’est de ce point de vue que le processus d’Helsinki (Conférence sur la coopération et la sécurité en Europe d’Helsinki en 1975 et CSCE suivantes, jusqu’à celle de Paris en novembre 1990 qui mit en quelque sorte officiellement fin à la Guerre froide) suscite un grand intérêt, en particulier à propos du soutien qu’il a apporté aux dissidents en Europe orientale et en URSS, et du point de vue de l’émergence d’un nouveau système de sécurité en Europe, préfigurant la fin de la division du Continent.[22] De grands débats sont en cours sur l’efficacité réelle de ce processus, débats liés aux discussions sur la fin de la Guerre froide: pour certains, c’est Gorbatchev qui a joué un rôle essentiel; pour d’autres, c’est l’Amérique qui, de Reagan à George Bush le Père, a su d’abord faire reculer Moscou, puis a su gérer la fin de la Guerre froide et la réunification allemande de façon à empêcher l’URSS de monnayer la fin du communisme en Europe orientale et la réunification allemande en imposant une remise en cause des organismes occidentaux et en particulier de l’OTAN. Pour d’autres encore ce sont les dissidents d’Europe de l’Est qui ont réellement ébranlé l’édifice.[23] Pour d’autres enfin, ce sont les succès de la CEE à partir du milieu des années 1980 qui ont persuadé les Européens de l’Est qu’une autre voie que le communisme soviétique était possible.

Cela fait beaucoup de directions nouvelles, avec d’ailleurs chaque fois leurs difficultés et leurs contradictions. Mais l’ensemble de ces recherches récentes permettent de comprendre pourquoi, malgré le danger nucléaire que l’on a souligné, la Guerre froide est restée froide: parce qu’elle était de nature essentiellement idéologique et politique. Il ne s’agissait pas de détruire l’adversaire, ni même de le conquérir dans le sens traditionnel du terme, il s’agissait de le transformer de l’intérieur.

 

Georges-Henri Soutou est Président de l’ Académie des Sciences Morales et Politiques pour l’    année 2019 et Professeur émérite à Paris-Sorbonne (Paris-IV)

 

[1] Stéphane Courtois, Marc Lazar, Histoire du Parti communiste français, PUF, 1995; Communisme, no 29-31, 1992, Les crises internes des PC ouest-européens 1944-1956; Victor Zaslavsky, Lo Stalinismo e la Sinistra italiana. Dal mito dell’Urss alla fine del communismo 1945-1991, Milan, Mondadori, 2004.

[2] Daniel Yergin, Shattered Peace. The Origins of the Cold War and the national Security State, Boston, 1977. Melvyn P. Leffler, A Preponderance of Power. National Security, the Truman Administration, and the Cold War, Stanford UP, 1992.

[3] Réédité: Graham Allison, Philip Zelikow, Essence of Decision. Explaining the Cuban Missile Crisis, New York, Longman, 1999.

[4] L’Europe et la crise de Cuba, sous la direction de Maurice Vaïsse, Armand Colin, 1993. Aleksandr Fursenko, Timothy Naftali, “One Hell of a Gamble”. The Secret History of the Cuban Missile Crisis, John Murray, Londres, 1997.

[5] William Appleman Williams, The tragedy of American Diplomacy, paru en 1959; cet ouvrage pionnier fut suivi de bien d’autres, à la méthodologie et aux sources souvent d’ailleurs fort contestables: cf. l’éreintement de cette école auquel procéda Robert J. Maddox, The New Left and the Origins of the Cold War, Princeton, 1973.

[6] Marie-France Toinet, La chasse aux sorcières. Le Maccarthysme, Complexe, 1984.

[7] Aleksandr Fursenko, Timothy Naftali, “One Hell of a Gamble”. The Secret History of the Cuban Missile Crisis, John Murray, Londres, 1997; Matthias Uhl, Krieg um Berlin? Die sowjetische Militär- und Sicherheitspolitik in der zweiten Berlin-Krise 1958 bis 1962, Munich, Oldenbourg, 2008; Gideon Remez et Isabello Ginor, Foxbats over Dimona, Yale University Press, 2007; Vojtech Mastny, Sven S. Holtsmark, Andreas Wenger, éds., War Plans and Alliances in the Cold War. Threat Perceptions in the East and West, Londres, Routledge, 2006.

[8] Cf. Mon compte rendu dans Politique étrangère, 2/2006.

[9] Pierre Grosser, “Histoire de la Guerre froide ou histoire des vainqueurs?”, Critique internationale n°12 – juillet 2001

[10] Cf. Beth .A Fischer, The Reagan Reversal. Foreign Policy and the End of the Cold War, University of Missouri Press, 1997; The Last Decade of the Cold War. From Conflict Escalation to Conflict Transformation, éd. par Olav Njolstad, Londres, Frank Cass, 2004; Peter Schweizer, Reagan’s War, New York, Doubleday, 2002; Jack F. Matlock, Reagan and Gorbatchev: How the Cold War Ended, New York, Random House, 2004.

[11] Mevyn P. Leffler, David S. Painter, éds, The Origins of the Cold War, Routledge, 2005.

[12] Jukka Nevakivi éd., Finnish-Soviet Relations 1944-1948, Helsinki, 1994.

[13] Cf. par exemple Yves Santamaria, L’enfant du malheur. Le PCF dans la Lutte pour la paix (1914-1947), Paris, Seli Arslan, 2002; Yves Santamaria, Le parti de l’ennemi? Le PCF dans la lutte pour la paix, 1947-1958, Armand Colin, 2006; Victor Zaslavsky, Lo Stalinismo e la Sinistra italiana. Dal mito dell’Urss alla fine del communismo 1945-1991, Milan, Mondadori, 2004.

[14] Bruna Bagnato, Prove di Ostpolitk. Politica ed economia nella strategia italiana verso l’Unione Sovietica 1958-1963, Firenze, Leo S. Olschki editore, 2003; Leopoldo Nuti, Gli Stati Uniti e l’apertura a sinistra, Roma, Laterza, 1999; Elena Calandri, Il Mediterraneo e la difesa dell’Occidente 1947-1956, Il Maestrale, 1997.

[15] Vincent Dujardin, Pierre Harmel, Bruxelles, Le Cri, 2004.

[16] Hermann Wentker, In engen Grenzen. Die Aussenpolitik der DDR (1949-1989), Munich, Oldenbourg, 2007.

[17] Anna Fülöp, La Transylvanie dans les relations roumano-hongroises vues du Quai d’Orsay (septembre 1944-décembre 1947), Cluj-Napoca, Centre de ressources pour la diversité ethnoculturelle, 2006.

[18] Renseignement et Propagande pendant la guerre froide (1947-1953), Jean Delmas et Jean Kessler éds., Bruxelles, Complexe, 1999; Justine Faure, L’ami américain: la Tchécoslovaquie, enjeu de la diplomatie américaine, 1943-1968, Paris, Tallandier, 2004.

[19] Cf. par exemple Pierre Grémion, Paris-Prague, la Gauche face au renouveau et à la régression tchécoslovaques, Julliard, 1985.

[20] Odd Arne Westad, The Global Cold War. Third World Interventions and the Making of our Time, Cambridge UP, 2005.

[21] Georges-Henri Soutou, “Teorie sulla convergenza nella Francia degli anni Sessanta e Settanta”, Ventunesimo Secolo, mars 2006; Georges-Henri Soutou, “Convergence theories in France during the 60s and 70s”, in Wilfried Loth et Georges-Henri Soutou, éds., The Making of Détente. Eastern and Western Europe in the Cold War, 1965-1975, Londres, Routledge, 2008.

[22] Jacques Andreani, Le Piège. Helsinki et la chute du communisme, Paris, Odile Jacob, 2005; Elisabeth du Réau et Christine Manigand éds., Vers la réunification de l’Europe? Apports et limites du processus d’Helsinki de 1975 à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2005.

[23] Mary Elise Sarotte, 1989. The Struggle to Create Post-Cold War Europe, Princeton UP, 2009.

 

Yannis Mourélos: Le Front d’ Orient dans la Grande Guerre

 Yannis Mourélos

Le Front d’ Orient dans la Grande Guerre*

 

En ces années de commémoration du centenaire, il faut bien se rendre à l’ évidence. Dans le contexte de la Grande Guerre, Salonique n’ est qu’ un théâtre marginal. La mission de celui-ci se dresse sous des traits plutôt modestes: se mettre en situation de s’ engager afin de faciliter les opérations des autres fronts.

Atravers l’ ouverture et l’ organisation stratégique de ce théâtre, modelées toutes deux au gré des circonstances, c’ est le principe même de la conduite de la guerre qui se met en vigueur avec ses multiples prolongements: le jeu complexe des alliances, l’ inhabileté d’ établir une ligne d’ action commune à longue échéance à cause de la diversité des intérêts en jeu, les courants internes de la vie politique et leur portée sur le processus décisionnel, la stratégie périphérique avec l’ importance accordée aux fronts secondaires dans le contexte d’ un conflit généralisé, l’ unité de commandement, bref, des composantes éternelles de toute guerre de coalition.

Quelle est la justification de la présence d’ un corps expéditionnaire allié à Salonique? Jean Delmas en détermine successivement plusieurs (1). La justification initiale est simple: voler au secours des serbes, dont la situation devient intenable lorsque la Bulgarie entre en guerre en octobre 1915. A la lumière de la défaillance serbe, deux mois plus tard, et devant l’ impossibilité d’ établir la jonction sur le Haut-Vardar, les avis divergent quant à l’ avenir de l’ expédition.

A Paris, les partisans de la stratégie indirecte se prononcent en faveur du maintien et de l’ organisation du dispositif allié dans les environs de Salonique. La valeur principale de cette région, disent-ils, est plutôt celle d’ une place forte de défense, permettant l’ entreprise d’ actions offensives en temps et lieu opportuns. Choix d’ autant plus impératif qu’il permet de se mettre à l’ abri de tout fléchissement intempestif de la Roumanie et de la Grèce, fournissant à l’ adversaire l’ occasion de réaliser ses ambitions impérialistes en Orient. On reproche même au gouvernement d’ assister inactif à l’anéantissement de la Serbie. Menés par Clemenceau, les “occidentaux” s’ opposent, quant à eux, à tout engagement prématuré, même dans le cas favorable, peu probable pourtant, d’ un alignement grec. Faisant l’ objet d’ attaques de tous les côtés, le gouvernement Viviani est remplacé, fin octobre, par un cabinet Briand, mieux disposé face à un éventuel maintien de l’ expédition (2).

Débarquement des troupes britanniques dans le port de Salonique.

C’ est un refrain tout différent que l’ on entonne sur les bords de la Tamise. Chercher la victoire sur le théâtre principal en y consacrant le maximum des moyens disponibles, limiter, par ailleurs, l’ effort en Orient à la stricte défense des possessions britanniques, telle est l’ idée maîtresse devant présider à la direction des opérations. C’ est l’ avis d’ Asquith, Balfour et Curzon. Colonial de carrière et résolument opposé au principe des side shows (théâtres secondaires), Kitchener suggère le repli sur l’ Égypte, où il compte pouvoir réunir 15 divisions, une partie desquelles proviendrait justement des Balkans (3). Seule une minorité guidée par Lloyd-George se prononce en faveur d’ un envoi de renforts en Macédoine (4). Aristide Briand a toutes les peines du monde pour avorter ce projet. Il y parvient, mais de justesse, en mettant en avant un argument de poids: exercer pression sur la Grèce, très attachée à une neutralité incertaine et équivoque, et tâcher de l’ entraîner dans la coalition de l’ Entente.

De nouveau le problème fera-t-il l’ objet d’un tour d’ horizon entre Français et Britanniques du 9 au 11 décembre 1915 à Paris, où le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté dépêche d’ urgence les deux ministres compétents, Grey et Kitchener, avec pleins pouvoirs pour fixer les mesures à prendre en vue d’ une retraite des forces alliées et de la mise en état de la défense de la ville-même de Salonique. On tombe d’ accord sur la nécessité d’ occuper les positions stratégiques autour de la ville sans préjuger la durée, plus ou moins longue, de l’ occupation. Formule qui ménage toutes les hypothèses, mais qui dissimule à peine le malaise anglais (5). C’ est ainsi que, le mois de décembre courant, le corps expéditionnaire exécute un mouvement de repli, tout en se groupant à l’ intérieur d’ un périmètre autour de Salonique. Envoyé sur place en mission spéciale, le général de Castelnau conclut sur la possibilité de tenir les positions occupées (6).

Reste à régler l’ unité de commandement. Théoriquement, celui-ci est assuré à la fois par le général commandant en chef de l’ armée française d’ Orient, le commandant supérieur des forces britanniques dans le même secteur et le vice-amiral commandant l’ escadre des Dardanelles. La campagne de Serbie, où le rôle de chaque associé avait été déterminé par Joffre n’ étant plus en cours, l’ unité de commandement s’ impose. Une étape dans ce sens semble avoir été franchie lors de l’ inspection du général de Castelnau. L’ ordre était parvenu de Londres au commandement britannique local de déférer aux propositions de l’ émissaire en matière d’ organisation défensive de la place. Nulle part ailleurs que sur un terrain étroit, à effectifs limités, dont la défense peut dépendre de la rapidité de concentration de tous les moyens sur le point de l’ attaque, la question se pose. Pressenti dans ce sens le 23 décembre, Londres acquiesce. Il se déclare, par surcroît, disposé à outrepasser au principe d’ après lequel la supériorité numérique comporte l’ exercice du commandement (le contingent britannique étant à l’ époque le plus nombreux) “en raison de l’ influence prépondérante de la France dans les décisions concernant les opérations” (7). Transfert judicieux de responsabilités? Manoeuvre habile permettant un futur désengagement militaire? Quoi qu’ il en soit, le commandement sur le front d’ Orient sera unifié à partir de janvier 1916 et son titulaire français (Sarrail, puis Guillaumat et Franchet d’ Espèrey) procède désormais comme s’ il était unique et intégré (8).

 

Maurice Sarrail                                 Adolphe Guillaumat           L. Franchet d’ Espèrey

Une fois le corps expéditionnaire maintenu sur place, il faut bien lui assigner une mission. C’ est la deuxième justification de la présence militaire alliée dans cette région. Cette mission se dresse comme suit: causer à l’ adversaire le maximum d’ inquiétude par la menace constante d’ une attaque partant de Salonique. C’ est du bluff pur et simple aussi longtemps que cette action ne se traduit pas par une préparation réelle d’ offensive, ce qui présuppose un réajustement favorable des forces en présence.

En somme, la question est plus politique que militaire, la nouvelle donnée dans cette affaire étant désormais la Roumanie avec qui la coalition de l’ Entente engage des pourparlers qui traînent en longueur. A la volonté d’ établir un front oriental continu exprimée par Paris, Bucarest oppose sa préférence en faveur d’ une offensive en direction de la Transylvanie. Ainsi, la fonction attribuée à l’ armée d’ Orient varie-t-elle selon les diverses hypothèses. Protagoniste dans le cadre d’ un effort simultané, destiné à faire sauter le maillon bulgare, elle se voit automatiquement reléguée au second rang, chargée d’ une simple manoeuvre de diversion: enchaîner la liberté d’ action de l’ armée bulgare pour permettre à son homologue roumaine de se concentrer et pouvoir passer en action face aux Autrichiens (9).

L’ attaque allemande sur Verdun bouleverse la situation. Le commandement de Salonique reçoit l’ ordre d’ envisager une action agressive, destinée à fixer l’ adversaire, ce qui soulagerait indirectement le front français. Pour les Britanniques, absorbés par leurs problèmes en Mésopotamie, pareille initiative est hors de question. De ce fait, Sarrail est sollicité de faire savoir s’ il s’ estime en mesure de remplir cette mission avec la seule participation des forces françaises et serbes. Celui-ci répond que l’ exécution comportera une préparation méthodique et lente. Autrement dit, l’ armée d’ Orient est fatiguée. L’ état sanitaire (paludisme en particulier) a brusquement fléchi et son moral s’ en trouve atteint. Malgré l’ affaiblissement, le commandant en chef conçoit un plan rationnel avec ou sans le concours des contingents britanniques, qui consiste à prendre pied sur la frontière, mais sur un front agressif aussi étendu que possible. En attirant son dispositif, il espère pouvoir retenir le maximum des forces bulgares. L’ attaque principale aurait lieu sur la rive droite du Vardar, des attaques de diversion dans la plaine, au pied du mont Bélès. Les Serbes s’ engageraient vers l’ ouest, en direction de Monastir. On espère, ainsi, obtenir un succès local, permettant de s’ orienter et marcher vers l’ avance roumaine (10).

Cette réponse n’ a vraiment pas de quoi satisfaire. Cependant, Paris baigne dans l’ optimisme. L’ offensive victorieuse des Russes en Galicie et en Volhynie, le recul des Autrichiens en Italie, le développement de la bataille de la Somme justifient, dit-on, un nouvel examen de la question de l’ offensive dans les Balkans. En tout cas, la Roumanie semble assurée contre toute attaque sur son flanc méridional (11). En conclusion, il suffit de faire agir l’ armée d’ Orient contre les Bulgares et toutes les principales conditions formulées par la Roumanie pour se joindre à l’ Entente se trouveraient remplies. A lire Robertson, le nouveau chef de l’ EMG Impérial, “comme lors d’ autres occasions d’ examen des affaires de Salonique, les ministres français considéraient beaucoup trop les avantages et beaucoup trop peu les inconvénients” .Il ne faut guère, poursuit-il dans un effort destiné à modérer l’ élan de Paris, perdre de vue que toute action entreprise sur les pourtours doit, en fait comme en principe, être subordonnée aux opérations sur les fronts principaux dont les besoins en hommes et en munitions doivent être satisfaits avant tout autre. En conséquence, l’ étendue de la coopération sera proportionnée à la puissance et au degré d’ organisation des contingents britanniques dans le secteur de Salonique (12).

Salonique: le camp de Zeitenlik

Réunis à Chantilly le 22 juillet 1916, les hauts-commandements français et britannique trancheront par un compromis:  initialement, la mission à remplir par les armées alliées en Orient consiste à couvrir la mobilisation roumaine par des opérations sur toute la longueur de la frontière grecque. Ultérieurement, lorsque la Roumanie aura commencé ses opérations au sud du Danube, l’ armée d’ Orient, combinant son action avec les forces russo-roumaines, s’ efforcera à réaliser la destruction de l’ armée bulgare. Autrement dit, la nouvelle mission assignée au corps expéditionnaire allié, une fois de plus ne dépasse pas les normes d’ une simple manoeuvre de diversion (13).

A peine fermées à Londres, les écluses ouvrent, cette fois-ci, du côté de Bucarest. Non seulement l’ armée d’ Orient doit-elle participer au complet aux opérations, mais on parvient de subordonner  l’ entrée en guerre de la Roumanie au déclenchement de cette offensive. Dans la convention militaire du 17 août, il est spécifié que les forces de Salonique attaqueront le 20 août, l’armée roumaine n’entrant en campagne qu’ une semaine plus tard seulement (14). Comble d’ infortune, ce sont les Bulgares qui anticipent en attaquant dès le 18 sur toute la longueur du front. La réaction alliée sera extrêmement lente, la ville de Monastir n’ étant atteinte qu’ en novembre seulement. L’ attitude docile des autorités helléniques à l’ égard des Germano-Bulgares dans la partie orientale de la Macédoine pose, en même temps, pour le corps expéditionnaire un problème persistant de sécurité. L’ effondrement roumain, en décembre, bouleverse la situation. Le camp retranché de Salonique redevient ce qu’ il était auparavant: le plus grand camp d’ internement allemand.

Une lueur d’ espoir persiste, malgré tout. La crise interne de la vie politique grecque, troisième et dernière justification de la présence alliée à Salonique. Une brèche qui sera exploitée à fond grâce à une dynamique implacable et à de moyens déconcertants, dans un effort d’ entraîner en guerre un pays dont on estime préférable de l’ avoir à ses côtés, plutôt que de le maintenir dans une neutralité incertaine et équivoque. Exemple typique de diplomatie conjoncturelle et inégale.

Quiconque scrute plus attentivement doit nécessairement tenir compte de certaines composantes qui font de l’ affaire grecque des années 1914-1918 un cas hors pair, à commencer par la question de la neutralité. Prêchée par la société conservatrice et, en grande partie, germanophile, cette neutralité n’ est, en fin de compte, que simple choix tactique, produit d’ une réflexion mûrie sur les conséquences d’ un alignement éventuel aux côtés des empires centraux et sur les dangers d’ une riposte dynamique provenant du camp adverse. La nature du dialogue implanté par les puissances de l’ Entente constitue le deuxième volet de cette étrange neutralité grecque. Elle en forme, en quelque sens, le contrepoids. En effet, à partir de 1916, on ne procède que par ultimata remis aux autorités d’ Athènes sous la menace des canons de l’ escadre. Langage surprenant à l’ égard d’ un neutre! Sans doute se voit-il justifié par la présence militaire alliée dans le nord du pays et les problèmes découlant de la sécurité de l’ armée d’ Orient. Il reste, pour autant, que l’ on est témoin d’ une dynamique iplacable: on ficelle progressivement le pays, le prive de ses moyens de résistance, l’ engage de vive force dans la voie de l’ intervention armée. Ultime point de référence, la crise elle-même. Sociale à l’ origine, politique par la suite, constitutionnelle enfin, à partir du moment où, dans un effort pour consolider sa propre position face à une classe moyenne en pleine mutation depuis la fin du XIXe siècle, le roi Constantin s’ acquittera délibérément de ses fonctions de surarbitre afin de se lancer, en tant que chef de parti, dans l’ arène des conflits politiques. Cette crise se verra amplifiée par le jeu dangereux d’ un homme politique, Eleuthérios Vénizélos, qui n’ hésitera guère à torpiller un régime national de l’ intérieur en relation étroite avec la coalition de l’ Entente.

Propagande et action subversive serviront de pointe à la réalisation de cette politique. Quand la propagande détient le monopole de l’ information, elle tisse un réseau de pressions psychologiques qui fait que le monde se débat dans un climat d’ artifices, de fausseté et d’ arbitraire. Elle dégénère graduellement en un art subtil de persuasion qui prétend  modeler à son gré le vrai ou le faux. En même temps, elle laisse du champ libre aux improvisations de quelque provocateur insidieux, agent de renseignements. C’ est très exactement ce qui se produira en Grèce (15). Face à une propagande allemande solide, coûteuse et à direction unique, les Français n’ ont à opposer, en Grèce, qu’ une activité ponctuelle, conduite sans concentration par différents services. Pourtant, comme Jean-Claude Montant le signale fort bien, la partie sera gagnée grâce au rôle des auxiliaires. La dynamique de la propagande française, propagande de contre-offensive, sera donnée non par les diplomates, mais par les attachés militaires et navals, mieux entraînés dans ce genre d’ action (16).

La question paraît, donc, incontournable. L’ immixtion alliée dans les affaires internes grecques constitue-t-elle un exemple d’ expansion impérialiste ou, tout simplement, une relation dictée par les nécessités d’ une guerre? La réponse n’ est pas facile. Tout compte fait, c’ est la deuxième explication qui devrait l’ emporter. Le phénomène le plus éclatant en est l’ abolition, dans les mois qui suivent l’entrée en guerre du pays, de tous les contrôles établis à l’ intérieur du territoire hellénique, restituant au pays son indépendance administrative, politique et militaire tout en lui permettant, ainsi, de reconquérir son identité. On y voit, incontestablement, les signes d’ une diplomatie conjoncturelle. Quoi qu’ il en soit, l’ adhésion finale de la Grèce, en juillet 1917, modifie les données stratégiques. Salonique peut, désormais, servir de base de départ pour des opérations plus ambitieuses.

Juin 1917: occupation d’ Athènes par les troupes alliées.

C’ est justement la tâche confiée aux deux successeurs de Sarrail à la tête de l’ armée d’ Orient: Guillaumat et Franchet d’ Espèrey. Le premier, met en chantier une  opération combinée, à objectifs limités, le long du Vardar et sur la Strouma qu’ il pense, néanmoins, ne pouvoir lancer avant l’ automne 1918. Son commandement atteint à peine une durée de six mois. Du coup, il est considéré comme étant transitoire.A tort! Pendant son court séjour à Salonique, Guillaumat procède à une réorganisation radicale du commandement des Armées Alliées d’ Orient, étape essentielle, voire même déterminante, pour comprendre l’ issue victorieuse des opérations militaires dans ce secteur. Grâce au travail de fond, qui a précédé son arrivée sur les lieux, Franchet d’ Espèrey parvient à actionner les forces placées sous ses ordres comme un seul ensemble, chose qui s’ était jamais produite auparavant (17).

Le 27 mai 1918, une nouvelle offensive allemande se déclenche près de l’Aisne, à partir du Chemin des Dames, où, l’année précédente, les Français avaient échoué  dans une attaque meurtrière. L’offensive s’arrête pourtant dix jours plus tard, en raison de l’épuisement des assaillants, mais ceux-ci ont avancé de 45 km, enlevé Château-Thierry et sont à une distance de 70 km seulement de la capitale. Clemenceau rappelle en catastrophe Guillaumat à Paris, un des rares généraux en qui il a toute confiance. Le général Franchet d’ Espèrey, qui commandait justement le groupe d’ Armées dans le secteur du front où la percée allemande s’ était produite, est envoyé à Salonique, presque en mission de disgrâce. Pendant la première quinzaine du moi de juillet, le nouveau commandant en chef élabore un plan d’ attaque générale sur le front des Balkans. Cette fois-ci, l’ action principale de rupture aura lieu là où personne ne l’ attend, c’ est-à-dire dans le secteur central du front, en pleine montagne et face à des positions adverses fortifiées et bien taillées dans le rocher. Le choix de Franchet d’ Espèrey correspond à sa volonté de menacer directement les voies de communication de l’ armée bulgare, celle de la vallée du Vardar et celle de l’ axe Monastir-Prilep-Gradsko. De son côté, Clemenceau  tient à exploiter militairement aussi bien que politiquement un éventuel succès rapide de l’ offensive, au-delà de la mise hors cause de la Bulgarie, maillon le plus faible du dispositif ennemi dans les Balkans (18).

L’ attaque finale du 14 septembre 1918 sur le front d’ Orient.

L’ offensive se déclenche le 14 septembre par une préparation foudroyante d’ artillerie. Cette attaque ouvre immédiatement des brèches, à travers lesquelles les fantassins s’ infiltrent dès le lendemain. A la tombée du 16 septembre, la brèche mesure une profondeur de 25 km sur une longueur de 11 km. Succès qui dépasse les prévisions les plus optimistes. Entre le 15 et le 23, l’avance est de l’ ordre de 50 km de profondeur sur l’ ensemble du front. Avant la fin du mois, Français et Serbes atteignent la ville d’ Uskub, alors que sur leur droite, les unités britanniques et grecques pénètrent en profondeur à l’ intérieur du territoire bulgare. Le 27, le gouvernement de Sofia demande un armistice. Il sera signé le surlendemain à Salonique et entrera en vigueur à partir du 30, à 12h00.

C’ est la goutte d’ eau qui fait déborder le vase. Un mois plus tard, le 30 octobre, à Moudros, c’ est le tour de l’ Empire ottoman. Suivront, en l’ espace de quelques jours seulement, l’ Autriche-Hongrie, le 3 novembre, à Villa Giusti et, finalement, l’ Allemagne, le 11 novembre,  à Rethondes. La coalition des empires centraux, nous affirme Jean-Claude Allain, se désintègre dans l’ ordre inverse de sa formation, illustrant, avant même son énoncée, la théorie des dominos (19).

Ainsi, d’ un front secondaire est partie une attaque qui s’ avère capitale dans la conclusion de la Grande Guerre. Franchet d’ Espèrey y doit son bâton de maréchal. Il est l’ instigateur d’ une manoeuvre audacieuse. Il dirige personnellement cette manoeuvre et lui imprime une vitesse qui bouscule l’ adversaire et l’ empêche de se regrouper. Il obtient la décision par une rupture de front, réalisée en pleine montagne, suivie d’ une exploitation rapide dans la brèche qui dépasse toute prévision. Une véritable guerre de mouvement en somme. Franchet d’ Espèrey réalise, en l’ occurrence, un rêve caressé vainement par ses collègues Français, Britanniques, voire même Allemands sur le front principal, pendant quatre longues et sanglantes années de guerre de tranchées presque inutile (20).

Se concentrer donc à l’ ouest, tout en menant quelques actions isolées sur les pourtours, octroyées, il faut bien le reconnaître, d’ une dose renforcée d’ improvisation, telle est la mission assignée au théâtre secondaire de Salonique, qui l’ est, certes, dans cette perspective, tout en se révélant fort essentiel dans l’ application d’ une stratégie de victoire.

 

 

Timbre postal émis le 29 septembre 1968, en commémoration du 50e anniversaire de la signature de l’ armistice avec la Bulgarie.

                                 

 Le front d’Orient, prélude à la victoire de 1918

 

 

 

 

Yannis Mourélos est professeur d’ Histoire contemporaire  à l’ Université Aristote de Thessalonique.



NOTES

 

   * Le présent texte fut l’ objet d’ une publication dans le cadre du volume collectif : Cahiers de  la Villa « Kérylos » N°26, La Grèce et la guerre, Actes du XXV e colloque de la Villa Kérylos, 3-4 octobre 2014 (M. ZINK, J. JOUANNA et Ph. CONTAMINE éd.), Paris, Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 2015.

 

(1) Jean Delmas, “Les opérations militaires sur le front de Macédoine” dans La France et la    Grèce dans la Grande Guerre, Thessalonique, 1992, pp. 3-11.

(2) Yannis Mourélos, “Le front d’ Orient en 1916. Enjeux et stratégies” dans The Salonica Theatre of Operations and the Outcome of the Great War, Thessalonique, 2005, p. 38.

(3) Maurice Larcher, La Grande Guerre dans les Balkans, Paris, 1929, p. 101.

(4) David Lloyd-George, War Memoirs, t. 2, Londres, 1933, p. 531 et t. 4, p. 3200.

(5) Ministère de la Guerre, Les armées françaises dans la Grande Guerre (dorénavant AFGG), volume VIII, tome 1, annexe 3, No 850. Larcher, cit, pp.104 ss. William Robertson, Conduite générale de la guerre, Paris, 1929, pp. 429 ss.

(6) AFGG VIII, 1, 3, Nos 1013, 1027. Service Historique de la Défense (Section Armée de Terre), carton 5 N 147, “Rapport du général de Castelnau sur la défense de Salonique, 24 et 25 décembre 1915”. Maurice Sarrail, Mon commandement en Orient, Paris, 1920, pp. 71 ss.

(7) AFGG, VIII, 1, 3, Nos 1017, 1054, 1057.

(8) Jean-Claude Allain, “Le commandement unifié sur le front d’ Orient. Théorie et pratique en 1918”, dans Guerres mondiales et Conflits contemporains, No 168, Paris,  1992, p. 38. Sur la question du commandement consulter également Gabriel Terrail dit “Mermeix”, Le commandement unique. Sarrail et les armées d’ Orient, Paris, 1920, ainsi que la thèse volumineuse de Gérard Fassy, Le haut-commandement français en Orient (1915-1918), Paris, 2003.

(9) Jean Delmas, ” Les problèmes logistiques de l’ armée roumaine, 1916-1917″, dans  Les Fronts Invisibles, Nancy, s.d., pp. 143 ss.

(10) AFGG, VIII, 1, 3, Nos 1349, 1351, 1381, 1387. Mourélos, op. cit., pp. 44-49. Sarrail, op.cit., pp. 135 ss.

(11) Jean Delmas, ” La place de la Roumanie dans la stratégie française (1915-1916)” communication présentée dans le cadre du Colloque International d’ Histoire Militaire, tenu à Bucarest et à Sibiu en septembre 1996.

(12) AFGG, VIII, 1, 3, Nos 1374, 1376, 1377, 1382, 1384. Robertson, op. cit., p. 445.

(13) Ibid., No 1392. Ministère des Affaires étrangères, série Guerre 1914-1918, carton No 989. Protocole sur les conditions d’ entrée en guerre de la Roumanie signé le 11 août 1916 au Quai d’ Orsay entre la France et la Grande-Bretagne.

(14) AFGG, VIII, 1, 3, No 1457, Texte de la convention militaire du 4/17 août 1916 entre la France, la Grande-Bretagne, l’ Italie et la Russie.

(15) Sur l’ activité du Service de Renseignements consulter Nicolas Dujin, “Un attaché naval dans la Grande Guerre. Le commandant de Roquefeuil à Athènes (1915-1917” dans Guerres mondiales et Conflits contemporains, No 224, Paris 2006, pp. 95-109 et Yannis Mourélos, “A l’ ombre de l’ Acropole. Espionnage et contrainte politique en Grèce pendant la Grande Guerre” dans Relations Internationales, No 78, Paris-Genève, 1994, pp. 175-184.

(16) Jean-Claude Montant, Les attachés navals français au début du XXe siècle” dans Relations Internationales, No 60, Paris-Genève, 1989, pp. 424-442 et “Aspects de la propagande française en Grèce pendant la Première Guerre mondiale” dans La France et la Grèce dans la Grande Guerre, Thessalonique, 1992, pp. 61-87.

(17) Gérard Fassy, “La réorganisation du commandement des Armées Alliées d’ Orient par le général Guillaumat (janvier-mai 1918)” dans The Salonica Theatre of Operations and the Outcome of the Great War, Thessalonique, 2005, pp. 143-152.

(18) Bruno Hamard, “Le rôle des troupes de Salonique dans la victoire alliée de 1918” dans The Salonica Theatre of Operations and the Outcome of the Great War, Thessalonique, 2005, pp. 309-319.

 (19) Jean-Claude Allain, “Les armistices de la Grande Guerre de l’ Orient à l’ Occident” dans The Salonica Theatre of Operations and the Outcome of the Great War, Thessalonique, 2005, pp. 343-353.

(20) Jean Delmas,  “Les opérations militaires sur le front de Macédoine”, op.cit., pp. 10-11.